Sécurité : les pilotes du port de Dunkerque s’entraînent au 1/25e

Article paru dans le journal la voix du Nord et publié le 17/04/2012

Par PAR ESTELLE JOLIVET

 

Deux pilotes du port de Dunkerque ont troqué les eaux de la mer du Nord et ses énormes navires contre un lac de montagne et ses modèles réduits, la semaine dernière. Ludique, ce « super entraînement » que les pilotes s’accordent une fois dans leur carrière, n’a rien d’enfantin. L’enjeu : la sécurité de la navigation, alors que le port s’apprête à accueillir, à partir de 2015, des méthaniers géants.

 

Antoine Le Deist et Christophe Pleuvret ont embarqué à bord de l’Antifer. L’un a endossé le rôle de capitaine et égrène les instructions : « Toute à gauche », « zéro », « à droite vingt », «  en avant lente ». L’autre fait office de mécanicien. Dans la réalité, l’Antifer est un pétrolier de 362 m de long et 70 de large. Sur le lac de Port-Revel, en Isère, où les deux marins de la station de pilotage de Dunkerque sont venus se perfectionner durant une semaine, l’Antifer est… une maquette au 1/25e, en polyester. Pour autant, la vigilance est maximale. « Le temps est divisé par cinq par rapport à une manoeuvre réelle. On a cinq fois moins de temps pour réagir, pour prendre une décision », expliquent les Dunkerquois, qui cumulent quinze ans de pilotage à eux deux. « C’est une gymnastique d’esprit qui demande une concentration énorme », confirme leur instructeur, Marc Derlyn.

Marc a été pilote à Dunkerque de 1985 à 2009. Depuis, une dizaine de semaines par an, il se consacre à la formation continue de ses anciens confrères à Port-Revel. Tous les instructeurs sont d’anciens pilotes à la retraite. Orfèvres de la manoeuvre maritime, ils ont fait la renommée du centre, tout comme ses onze maquettes, réalisées sur mesure. Le parc s’étoffe régulièrement pour suivre le gigantisme des bateaux réels, que les pilotes doivent apprendre à domestiquer. Des générateurs installés à divers endroits du lac imitent la houle, le vent, les courants. Plus de 150 exercices permettent de se confronter à des situations d’urgence (panne de moteur, gouvernail bloqué) et de tester des solutions.

« Ils expérimentent ce qu’ils ne pourraient pas faire en vrai, à cause des risques et parce que les armateurs ne pourraient pas se permettre de leur confier un navire pour un exercice », vante le directeur du centre, Arthur de Graauw. Et les simulateurs ? « Certes, l’environnement y est reconstitué, mais pas les sensations. Les modèles réduits ont des points faibles : la vision est déformée et le vent a des effets disproportionnés par rapport aux vrais bateaux, mais les marins sont sur l’eau, sentent le bateau. Les deux sont complémentaires. »

L’école de l’humilité

Antoine Le Deist et Christophe Pleuvret qui, comme tous les pilotes dunkerquois, vont au moins s’entraîner une fois par an sur un simulateur au  Havre, confirment : « Le simulateur permet de travailler sur notre environnement local. Ici, on n’a aucun repère et on doit travailler des manoeuvres que l’on n’a plus l’habitude de réaliser, comme par exemple le fait d’accoster avec du courant. Les pilotes qui naviguent sur la Seine entre Le  Havre et Rouen le font tous les jours ; nous, jamais, car tous les quais à Dunkerque sont situés à l’intérieur du port. » Les marins américains ont d’ailleurs surnommé Port-Revel « the humbleness school », l’école de l’humilité. Celle où on apprend à connaître ses limites. « Nos stagiaires sont des marins expérimentés, déjà excellents à la manoeuvre, mais parfois aussi trop sûrs d’eux, a constaté Arthur de Graauw. En fin de semaine, ils repartent pourtant en ayant appris quelque chose. » La curiosité des Dunkerquois s’est orientée tout particulièrement vers le Q-Max, modèle réduit d’un méthanier king size qui naviguera dans le port Ouest à partir de 2015, lorsque le terminal sera entré en service. « Il ne nous fait pas peur, mais on aimerait être prêts lorsqu’il arrivera », explique Christophe Pleuvret, mandaté par ses collègues pour évaluer la pertinence d’une formation à Port-Revel en la matière. Les Q-Max ont une prise au vent particulière, ce qui supposera un temps d’adaptation pour les pilotes. Ces bateaux particulièrement dangereux seront aussi systématiquement accompagnés, à l’entrée et à la sortie du port, par un remorqueur d’escorte qui pourra parer à une éventuelle avarie : « Encore faudra-t-il savoir comment l’utiliser ».